Site naturel
Parc naturel de Brière
Loire-Atlantique, Pays de la Loire
À propos de ce lieu
Il y a des troncs de chênes enfouis dans la tourbe depuis cinq mille ans. Noirs, intacts, durs comme du métal. Les Briérons les appellent le morta. Ils en font des couteaux, des bijoux. C'est la forêt d'avant, celle que la mer a engloutie, et que le marais a conservée.
La Brière s'est formée dans une lenteur géologique qui dépasse l'entendement. Tout commence il y a dix-huit mille ans, à la fin de la dernière glaciation. La mer envahit la dépression. Les sédiments s'accumulent. Une forêt pousse, puis l'eau revient, noie les arbres, les asphyxie. À partir de 1600 avant notre ère, les végétaux décomposés deviennent tourbe — une tourbe noire, dense, qui stocke tout : l'eau, les graines, les ossements, les secrets. Au fond de cette matière organique, des fouilles menées dans les années 1960 ont mis au jour des dizaines de milliers de pièces de silex et de tessons de poteries, intacts, protégés par l'anaérobie des profondeurs. Des habitats néolithiques que personne ne soupçonnait.
Pendant des siècles, les hommes installés sur les îles émergées du marais — ces petites éminences calcaires qui surgissent à peine au-dessus de l'eau — vivent en autarcie complète. Ils pêchent. Ils chassent. Ils coupent les roseaux pour couvrir leurs toits. Ils extraient la tourbe pour se chauffer. Les chaumières les plus anciennes n'ont pas de fenêtres : la taxe révolutionnaire sur les ouvertures les a rendues invisibles. Les charpentes sont en morta, ce bois fossile sorti du marais. Les murs liés à l'argile mêlée de paille. Tout vient du marais. Tout retourne au marais.
Le 8 août 1461, François II, duc de Bretagne, signe la lettre patente qui reconnaît aux habitants des paroisses riveraines la propriété collective et indivise du marais. Un acte sans équivalent dans l'histoire juridique française. Non pas une concession, une faveur ou un bail — une propriété. Louis XVI le confirme en 1784. La Révolution le réaffirme. Tous les régimes successifs l'ont respecté. Aujourd'hui encore, sept mille hectares de Grande Brière appartiennent collectivement aux habitants des vingt et une communes riveraines, gérés par une commission syndicale élue. Personne ne peut vendre. Personne ne peut privatiser. Le marais est à tout le monde, donc à personne. Donc à tous.
En 1970, le Parc naturel régional de Brière est créé — l'un des premiers de France — pour préserver ce qui restait d'un monde en train de disparaître. Quarante mille hectares de zones humides, cent quarante kilomètres de canaux, sept îles habitées. Le chaland à fond plat glisse encore dans les piardes, ces plans d'eau peu profonds creusés autrefois pour extraire la tourbe.
La Brière n'est pas un paysage. C'est une civilisation de l'eau, construite sur six mille ans d'intelligence collective. Et le morta, au fond de la tourbe, tient le compte des siècles.
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