
Château
Château-Gaillard (Les Andelys)
Eure, Normandie
À propos de ce lieu
Il est des ruines qui parlent encore. Château-Gaillard est de celles-là.
Perché sur un éperon calcaire dominant la Seine d'environ 90 mètres, au cœur d'un méandre vertigineux de la vallée normande, ce fantôme de pierre incarne à lui seul huit siècles de rivalités, de batailles et de destins brisés. On lève les yeux depuis les Andelys, et il est là — altier, déchiqueté, inoubliable.
Tout commence en 1196. Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre et duc de Normandie, décide de verrouiller la vallée de la Seine pour couper la route vers Rouen à son ennemi juré, Philippe Auguste. Il choisit ce promontoire, impose sa volonté à l'archevêque de Rouen qui en est propriétaire, et lance un chantier titanesque. Six mille hommes s'activent. En deux ans à peine, la forteresse est debout. Une prouesse absolue pour l'époque. Richard contemple son œuvre et murmure, dit-on : "Qu'elle est belle, ma fille d'un an !" Le nom officiel — la Roche d'Andeli — ne survivra pas à cette apostrophe. Ce sera Château-Gaillard.
L'édifice est révolutionnaire. Trois enceintes concentriques, un donjon à la silhouette ondulée inédite, des tours semi-circulaires permettant de couvrir chaque angle d'attaque. Rien n'a été laissé au hasard. Le château ne contrôle pas seulement la terre — il contrôle le fleuve, barrant physiquement le passage des navires grâce à une île fortifiée au milieu de la Seine. Un système défensif total, pensé par un homme qui avait fait la guerre aux quatre coins de l'Europe.
Mais Richard meurt en 1199. Et sans lui, l'empire s'effrite. Philippe Auguste encercle Château-Gaillard en septembre 1203, installe quatorze beffrois, affame la garnison. En décembre, pour préserver les vivres, les 1 200 habitants réfugiés dans les murs sont chassés dehors. Plusieurs centaines mourront de faim entre les lignes ennemies, dans un no man's land glacial. Le 6 mars 1204, la forteresse tombe. La Normandie devient française. L'empire Plantagenêt est mort.
Ce qui suit est une longue descente. Prison royale pour Marguerite de Bourgogne et Charles le Mauvais, repaire de faussaires, jouet de la guerre de Cent Ans. En 1603, Henri IV ordonne son démantèlement — les pierres serviront à bâtir des couvents. En 1611, il ne reste que ces ruines majestueuses que les peintres romantiques anglais viendront admirer deux siècles plus tard, fascinés par leur beauté mélancolique.
Classé Monument Historique depuis 1862, Château-Gaillard n'a pourtant jamais vraiment disparu. Il veille toujours sur la boucle de la Seine, sur les toits rouges des Andelys, sur ce paysage que Richard avait choisi pour y planter son défi.
Certains lieux survivent à leur propre destruction. Celui-ci en est la preuve.
Tags
châteauruinesforteresse


